Comme promis précédemment, quelques extraits de Marchands et citoyens, la guerre de l'Internet, de Mona Chollet, avec des illustrations de Gébé, aux éditions L'Atalante. Le livre date de 2000 et comme les choses évoluent très vite dans ce domaine, certains faits dont il parle peuvent paraître déjà lointains, mais n'empêche : il y a des choses qui sont jamais dépassées...
"Au-delà de l'image de sociabilité fallacieuse et dérisoire que véhiculent ces stratégies, s'affirme, à travers les "tribus" et autres "communautés", une fonction essentielle de l'Internet commercial : accentuer encore la pression exercée sur l'individu pour le faire se conformer au plus juste à des stéréotypes, pression qu'exercent déjà la publicité, le discours médiatique, et en particulier les magazines féminins ou masculins. Il s'agit de réduire chacun à un profil de consommateur identifiable, exploitable, en le faiant cadrer au plus juste avec une image préétablie. On est loin du principe de liberté édicté, au détour de sa nouvelle L'Enfant, par Robert Walser, écrivain fugueur et rebelle : "Personne n'a le droit de se comporter à mon endroit comme s'il me connaissait"." (p. 23)
"Aux critiques de la nouvelle économie, ses partisans opposent une réponse censée avoir valeur d'argument absolu : "cela crée des emplois". Depuis longtemps, la société terrorise ses enfants en agitant sous leur nez le spectre du chômage, en les obligeant dès l'âge tendre à construire leur vie non pas en fonction de leurs envies ou de leur épanouissement personnel,mais en suivant les filières qui - si tout va bien... - leur donneront le plus de chances de trouver un emploi. En les obligeant à ne vivre qu'en fonction de l'économie, elle les rend encore plus vulnérables à ses fluctuations, à ses aléas." (p. 28)
"Nous devons, affirme [Dominique Méda, dans son essai Qu'est-ce que la richesse ?], reconnaître et prendre enfin en compte les "richesses immatérielles",collectives, que la comptabilité économique traditionnelle ignore de façon totalement arbitraire : le niveau général de connaissance, de santé, de qualité de vie, l'égalité des sexes, l'environnement, l'absence de violence..." (p. 31)
"Le journalisme tel qu'il se pratique au quotidien dans les rédactions des grandes chaînes de télévision est l'exact inverse de cette profession de foi de Dominique Vidal, journaliste au Monde diplomatique, dans un colloque, il y a quelques années : "Je crois que c'est ça, notre métier : c'est de faire compliqué. Moi je crois que le terme d'objectivité est un terme qui n'a aucun intérêt dans les débats sur le journalisme. Ce qui est important, c'est qu'avant de proposer une grille d'analyse et d'explications, ce que chacun d'entre nous peut et doit faire, il faut rentrer dans la complexité des choses." (p. 115)
"Cette marge de manoeuvre regagnée permet aussi de rappeler que la culture ne se confond pas vec un devoir de consommation. Elle consiste aussi et surtout à suivre le fil de ses envies les plus ténues, en provoquant le hasard, en écoutant les conseils de ses proches, en fréquentant les librairies, les bibliothèques, les cinémas et les ciné-clubs, les théâtres, les centres culturels. Elle consiste à accumuler une collection d'oeuvres singulières, d'oeuvres qu'on a cherchées, vers lesquelles on a eu la curiosité d'aller, comme on reliait au crayon des points numérotés, étant petit, pour faire apparaître un dessin qu'on devinait peu à peu." (p.138-139)
"Contrairement à ce que peuvent laisser croire les campagnes de communication tapageuses des sites commerciaux, ces pages réalisées par des passionnés, des artistes, des institutions, sont très consultées. Et quand bien même elles ne le seraient pas... Il ne s'agit pas de raisonner dans une logique d'audience (le spectre de la télévision, encore...), mais de conviction personnelle, et de faire simplement usage de sa liberté de parole, de ne pas réfréner ses mouvements d'expression spontanée. Un comédien renonce-t-il à se produire sur scène parce qu'il sait que, ce soir-là, il y aura plus de monde devant le poste que dans la alle de spectacle ? Il faut bien sûr pour cela croire au pouvoir du langage, à sa fonction symbolique et magique : donner une existence aux choses et aux gens en les nommant." (p. 142)
"On l'avait presque oublié : la culture est vant tout une affaire intime, gratuite, vitale, au service d'une "actualisation" intérieure permanente, impliquant des individus actifs. Mais se placer au service du lecteur ou du spectateur en tant qu'individu en train de se "construire", au lieu de le considérer comme un simple consommateur de biens culturels, cela reste un luxe impensable pour un média au fonctionnement économique classique, qui s'inscrit toujours dans une logique d'écoulement d'une production. Ces contraintes - actualité, promotion, rentabilité, concurrence, service, exhaustivité... - disparaissent en revanche sur l'Internet non marchand. En cela, le réseau ne fait que donner une visibilité nouvelle à un phénomène ancien : ce qui, de tout temps, a maintenu la culture en vie, a assuré sa diffusion et sa vitalité, ce ne sont ni son traitement médiatique, trop mercantile, ni son traitement universitaire, trop élitiste ; ce sont sans aucun doute sa circulation et son épanouissement à travers les découvertes personnelles, les discussions entre amis, les conseils, les échanges informels de disques et de livres." (p. 145-146)
