29 mai 2006

Comme promis précédemment, quelques extraits de Marchands et citoyens, la guerre de l'Internet, de Mona Chollet, avec des illustrations de Gébé, aux éditions L'Atalante. Le livre date de 2000 et comme les choses évoluent très vite dans ce domaine, certains faits dont il parle peuvent paraître déjà lointains, mais n'empêche : il y a des choses qui sont jamais dépassées...

"Au-delà de l'image de sociabilité fallacieuse et dérisoire que véhiculent ces stratégies, s'affirme, à travers les "tribus" et autres "communautés", une fonction essentielle de l'Internet commercial : accentuer encore la pression exercée sur l'individu pour le faire se conformer au plus juste à des stéréotypes, pression qu'exercent déjà la publicité, le discours médiatique, et en particulier les magazines féminins ou masculins. Il s'agit de réduire chacun à un profil de consommateur identifiable, exploitable, en le faiant cadrer au plus juste avec une image préétablie. On est loin du principe de liberté édicté, au détour de sa nouvelle L'Enfant, par Robert Walser, écrivain fugueur et rebelle : "Personne n'a le droit de se comporter à mon endroit comme s'il me connaissait"." (p. 23)

"Aux critiques de la nouvelle économie, ses partisans opposent une réponse censée avoir valeur d'argument absolu : "cela crée des emplois". Depuis longtemps, la société terrorise ses enfants en agitant sous leur nez le spectre du chômage, en les obligeant dès l'âge tendre à construire leur vie non pas en fonction de leurs envies ou de leur épanouissement personnel,mais en suivant les filières qui - si tout va bien... - leur donneront le plus de chances de trouver un emploi. En les obligeant à ne vivre qu'en fonction de l'économie, elle les rend encore plus vulnérables à ses fluctuations, à ses aléas." (p. 28)

"Nous devons, affirme [Dominique Méda, dans son essai Qu'est-ce que la richesse ?], reconnaître et prendre enfin en compte les "richesses immatérielles",collectives, que la comptabilité économique traditionnelle ignore de façon totalement arbitraire : le niveau général de connaissance, de santé, de qualité de vie, l'égalité des sexes, l'environnement, l'absence de violence..." (p. 31)

"Le journalisme tel qu'il se pratique au quotidien dans les rédactions des grandes chaînes de télévision est l'exact inverse de cette profession de foi de Dominique Vidal, journaliste au Monde diplomatique, dans un colloque, il y a quelques années : "Je crois que c'est ça, notre métier : c'est de faire compliqué. Moi je crois que le terme d'objectivité est un terme qui n'a aucun intérêt dans les débats sur le journalisme. Ce qui est important, c'est qu'avant de proposer une grille d'analyse et d'explications, ce que chacun d'entre nous peut et doit faire, il faut rentrer dans la complexité des choses." (p. 115)

"Cette marge de manoeuvre regagnée permet aussi de rappeler que la culture ne se confond pas vec un devoir de consommation. Elle consiste aussi et surtout à suivre le fil de ses envies les plus ténues, en provoquant le hasard, en écoutant les conseils de ses proches, en fréquentant les librairies, les bibliothèques, les cinémas et les ciné-clubs, les théâtres, les centres culturels. Elle consiste à accumuler une collection d'oeuvres singulières, d'oeuvres qu'on a cherchées, vers lesquelles on a eu la curiosité d'aller, comme on reliait au crayon des points numérotés, étant petit, pour faire apparaître un dessin qu'on devinait peu à peu." (p.138-139)

"Contrairement à ce que peuvent laisser croire les campagnes de communication tapageuses des sites commerciaux, ces pages réalisées par des passionnés, des artistes, des institutions, sont très consultées. Et quand bien même elles ne le seraient pas... Il ne s'agit pas de raisonner dans une logique d'audience (le spectre de la télévision, encore...), mais de conviction personnelle, et de faire simplement usage de sa liberté de parole, de ne pas réfréner ses mouvements d'expression spontanée. Un comédien renonce-t-il à se produire sur scène parce qu'il sait que, ce soir-là, il y aura plus de monde devant le poste que dans la alle de spectacle ? Il faut bien sûr pour cela croire au pouvoir du langage, à sa fonction symbolique et magique : donner une existence aux choses et aux gens en les nommant." (p. 142)

"On l'avait presque oublié : la culture est vant tout une affaire intime, gratuite, vitale, au service d'une "actualisation" intérieure permanente, impliquant des individus actifs. Mais se placer au service du lecteur ou du spectateur en tant qu'individu en train de se "construire", au lieu de le considérer comme un simple consommateur de biens culturels, cela reste un luxe impensable pour un média au fonctionnement économique classique, qui s'inscrit toujours dans une logique d'écoulement d'une production. Ces contraintes - actualité, promotion, rentabilité, concurrence, service, exhaustivité... - disparaissent en revanche sur l'Internet non marchand. En cela, le réseau ne fait que donner une visibilité nouvelle à un phénomène ancien : ce qui, de tout temps, a maintenu la culture en vie, a assuré sa diffusion et sa vitalité, ce ne sont ni son traitement médiatique, trop mercantile, ni son traitement universitaire, trop élitiste ; ce sont sans aucun doute sa circulation et son épanouissement à travers les découvertes personnelles, les discussions entre amis, les conseils, les échanges informels de disques et de livres." (p. 145-146)

28 mai 2006

Nuala je t'aime

Lu dans On s'est déjà vu quelque part ?, de Nuala O'Faolain, aux éditions 10/18:

"Heureusement, dans la vie réelle, les petites choses rendent les gens très heureux. Je le vois dans l'indolence qu'ils ont à venir ouvrir la porte parce qu'ils étaient confortablement installés devant la télévision, ou dans l'empressement avec lequel ils tendent le bras vers l'étagère dans la maison de la presse pour prendre le tout dernier magazine de jardinage ou The Gramophone, l'ouvrant alors qu'ils font encore la queue pour payer. Les hommes ne vivent pas dans un seul état d'esprit. Je suis aussi souvent heureuse que malheureuse. [...] J'ai des compagnons imaginaires aussi réels que les caissières de chez Dunnes Store, ou le voisin qui sort devant sa porte pour fumer une cigrette. "Rat de bibliothèque", c'est ainsi qu'on m'appelait à l'école. C'est vrai. J'ai creusé mon chemin à travers mes lectures, et personne ne pourra jamais me les enlever." (p. 268)

"Peut-être les lieux sont-ils pour moi ce que les livres ont été pour ma mère ? Ils sont tous pleins de promesses. Ils soulagent un peu du regret de toutes les vies que je n'ai pas eues." (p. 273)

Je pourrais également retranscrire un chapitre complet où Nuala O'Faolain parle de l'importance de le lecture pour elle, de la joie des livres, de la façon dont elle lit, des choix qu'elle fait, mais là, je crois que j'aurais des petits soucis avec l'éditeur... Je ne peux que vous recommander chaleureusement ce livre, sorti en poche il y a quelques mois.

09 février 2006

Au-delà des clichés

Comme promis, quelques extraits du livre de Fatema Mernissi, Le Harem et l'Occident, terminé ce matin dans mon bain (lire dans le bain, c'est la combinaison de deux de mes activités préférées).

"Selon Shahrastani, écrivain persan du XIIe siècle, [cette secte proclamait qu']une histoire d'amour ne peut trouver sa place dans le Coran. Ce qui est logique si l'on considère l'amour comme une menace contre l'ordre établi, mais cette logique est celle de l'extrémisme, pas celle de l'islam. Cette distinction est cruciale pour comprendre ce qui se passe dans le monde musulman aujourd'hui. Oui, il existe des extrémistes musulmans qui tuent les femmes dans les rues des villes afghanes ou algériennes, mais c'est parce qu'ils sont extrémistes, pas parce qu'ils sont musulmans."
p. 30

"Selon Taha Hussein, la rédemption commence quand le dialogue est établi entre l'oppresseur et l'opprimé, entre le fort et le faible. La civilisation ne pourra véritablement fleurir que lorsque les hommes apprendront à tisser un dialogue avec les êtres qui leur sont les plus proches, les femmes qui partagent leur lit. […] C'est pourquoi tout travail de réflexion sur la modernité dans le monde musulman contemporain, lorsqu'elle est conçue comme un remède contre la violence et le despotisme, prend également la forme d'un plaidoyer pour le féminisme."
p. 63

"L'amour entre un homme et une femme ne peut être autre chose qu'une union enrichissante mais nécessairement hasardeuse entre deux culrures, ne serait-ce qu'en raison de la différence sexuelle, véritable frontière cosmique, barrière existentielle. Dans la psyché musulmane, aimer, c'est apprendre à franchir la barrière, à relever le défi de la différence. C'est aussi découvrir les formidables richesses de l'autre, de cette diversité des créatures d'Allah. […] Pour comprendre cette insistance de l'islam sur l'enseignement par la différence, par l'opinion plurielle et les contrastes, il faut se rappeler que cette religion est née dans le désert, et que La Mecque ne pouvait tirer sa prospérité que des étrangers qui passaient sur son sol, en transit entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique."
p. 172

J'ai aimé lire ce livre au moment où les caricatures de Mahomet déchaînent les foules sur la rive sud de la Méditerranée, et les commentaires sur la rive nord. Ce genre d'incident (peut-on encore parler d'incident, d'ailleurs ? Je ne sais plus trop) favorise les jugements à l'emporte-pièce d'un côté comme de l'autre. La perspicacité, l'érudition et l'humour de Mernissi sont un vrai soulagement.

Vous trouverez également ici un commentaire de Mona Chollet sur ce livre, qu'elle associe à un autre, The Good Body, d'Eve Ensler. Enfin, vous pouvez lire ici une interview de Mernissi au magazine "Psychologies", que je trouve intéressante autant par les réponses qu'elle donne que par les questions de la journaliste qui donnent le sentiment que pour elle, définitivement, musulman est un synonyme d'extrémiste.

PS : sinon, pour rigoler, je vous conseille vivement "L'Affaire du voile", le dernier Pétillon !

30 décembre 2005

Joies de la vie communautaire

Il y avait dix ans qu’il vivait à X, où un bon millier d’individus jouait en sourdine le drame d’être mortel. Comme partout et de tout temps, chacun selon ses dispositions s’employait à rendre aux autres la vie impossible, manière très excusable d’exorciser l’ennui, la maladie, la vieillesse, l’injonction d’avoir à rendre l’âme. On déblatère, on ergote, on envie, on flatte par intérêt, on maltraite pour le plaisir, on feint la pitié, on fait son miel du malheur des voisins, on cherche plus bête que soi et on trouve sans peine, on blesse comme on se mouche, et puis par extraordinaire il arrive qu’on s’en veuille un peu et alors on jouit de la conviction d’être meilleur que quiconque, ce qui fait le principal attrait de la vie en communauté.
Jean-Yves Cendrey, Les jouets vivants , page 71, éditions de l’Olivier.

27 décembre 2005

Une équation

"Il m'est arrivé quelquefois d'éprouver charnellement des sensations et des sentiments dont j'ai pensé qu'ils étaient ceux de la naissance, en tout cas voisins. […] le froid qui saisit le corps d'un seul coup, l'angoisse physique qui l'étreint par le milieu, l'envie de hurler, l'extraordinaire dénuement, la terrible dénudation qu'est cette arrivée à l'air libre, faussement libre puisqu'on est tellement dépendant, je les ai reconnus chaque fois que j'ai été séparée de quelqu'un – séparée sans l'avoir voulu. La rupture amoureuse est donc pour moi ce qui ressemble le plus à la naissance, physiquement. Naître, c'est rompre un lien qu'on ne peut défaire, c'est un abandon paradoxal : on est abandonné par quelqu'un, on est abandonné à quelqu'un : on se sépare d'un être dont on peut pas se passer. La naissance est un grand, un immense chagrin d'amour."
"Naissances", récit de Camille Laurens, pp. 100-101, L'Iconoclaste.

07 décembre 2005

Un tour de Périphéries

A propos de l'"affaire Finkielkraut", comme on dit, un extrait du dernier papier de  Périphéries, extrêmement intéressant comme toujours :

"Denis Sieffert [...] soulignait déjà ce trait saillant de la logique finkielkrautienne : "Bannir tout contexte réel" ; dans Politis, cette semaine (1er décembre 2005), il remarque : "Finkielkraut laisse échapper son effroi devant le "métissage", dont il parle comme s'il s'agissait d'une idéologie, alors que c'est une réalité démographique. On peut haïr une idéologie, pas une réalité démographique." Et c'est là qu'on peut voir quel charme un réac peut trouver aux concepts en roue libre : ils sont un outil idéal pour essentialiser les problèmes sociaux - et par là dédouaner la société et le pouvoir de toute responsabilité. malheureusement pour eux, dans ces cas-là, le racisme n'est jamais très loin, puisque cela revient à dire, comme le résume encore Denis Sieffert, "que des Noirs ou des Arabes ont en eux cette haine parce qu'ils sont noirs ou arabes, et non parce qu'ils sont pauvres ou en proie à la discrimination, ou paumés dans un monde sans repères".

08 novembre 2005

Virginia veut…

"Virginia veut, comme elle le confesse, "donner l'illusion de la réussite" aux autres, bien sûr, mais surtout à elle-même. C'est sa manière à elle de tenir la dépression en échec. Comme une enfant perpétuellement inquiète, Virginia veut toujours être la première. Elle veut que son couple soit "le plus heureux d'Angleterre". Elle veut être la romancière la plus célèbre de son temps. Elle veut tout lire. Elle veut tout écrire. Elle veut toujours progresser. Aller de l'avant. Et elle note consciencieusement chacune de ses avancées pour mieux se persuader de sa réussite. Même le bonheur devient chez elle affaire de volonté."
Virginia Woolf par Alexandra Lemasson, éditions Folio, page 242.

Roses des sables 2005

  • Rose10
    Fin octobre, un rallye automobile féminin reposant sur l'orientation (carte, boussole et road-book, les GPS sont interdits) dans le sud marocain. Valouchka et moi sommes dans la voiture rouge numéro 36.